Le dossier de la Mary Celeste
(D’après H. P. Lovecraft)
Manuscrit trouvé sur la côte ouest de l’île Tristan da Cunha, dans l’océan Atlantique Sud.
En ce 30 août 1917, je m’apprête à introduire dans une bouteille cet ultime message écrit à partir d’une position sur l’océan Atlantique dont j’ignore les coordonnées exactes, et loin d’où mon bateau a fait naufrage.
L’océan semble infini quand on l’observe depuis le fond, pensé-je en me retournant pour la millième fois sur l’assemblage de planches moisies qui me sert à présent de couchette. Mon seul compagnon, le carnet sur lequel je couche ces mots, est si imbibé d’eau que je crains qu’il s’effrite entre mes doigts, mais je n’ai guère le choix : si je souhaite que mon histoire me survive, je dois prendre le risque de noircir ses pages. C’est dans un état bien particulier que je conçois ces phrases, car demain je ne serai plus. Je me trouve sans espoir, au terme d’une dérive sans fin, et je ne puis endurer plus longtemps ma torture. Je vais m’aventurer dans l’eau, m’offrir à ses bras glacés qui m’anesthésieront avant de m’emmener vers l’au-delà.
Il ne faudrait surtout pas croire que je sois un être faible ou dégénéré, mais le désespoir est une chose terrible, plus encore que le manque d’eau et de victuailles. On peut survivre à une absence de nourriture ; pas à celle de l’espoir.
Lorsque vous aurez lu ces pages hâtivement gribouillées, vous ne vous étonnerez pas – encore que vous ne puissiez jamais le comprendre parfaitement – que je me trouve devant cette unique alternative : l’oubli ou la mort.
Cela se passa dans l’une des régions les plus désertes du géant Atlantique. J’étais le subrécargue d’un paquebot qui tomba sous les assauts d’un destroyer allemand. La grande guerre en était à son apogée et nos forces océaniques commençaient à atteindre un stade extrême de dégradation. Par conséquent, notre vaisseau constituait une proie de choix, et son équipage fut traité avec toute la considération qui nous était due. Nos geôliers se montrèrent tellement libéraux que, cinq jours à peine après notre capture, je trouvai le moyen de m’enfuir seul sur un amas de planches.
Lorsque je fus assez loin du bateau ennemi pour me sentir absolument libre, je m’aperçus que je n’avais pas la moindre idée de l’endroit où je me trouvais. Je n’ai jamais été un bon marin. Je pus évaluer toutefois, d’après la situation du soleil, et plus tard des étoiles, que je me trouvais quelque part au sud de l’équateur. Mais j’ignorais tout de la position de ces lieux, et il n’y avait en vue aucune côte, aucune île pour m’en donner la moindre indication. Le temps était au beau fixe, et, durant des jours et des jours, je voguai sans but sous un soleil de plomb, dans l’attente de voir passer un navire à l’horizon ou de rejoindre les rives d’une terre habitable. En vain : nulle terre hospitalière, nul bateau ne se montra. Dans ma solitude, je commençai à désespérer devant l’infini de cette vastitude d’azur.
L’incident survint alors que je dormais. Comment se produisit-il ? Je n’en sais rien. Car mon sommeil, bien que troublé, agité de rêves multiples, avait été très lourd. Lorsque enfin je m’éveillai, ce fut pour découvrir que mon embarcation s’était à demi enfoncée, comme par un étrange phénomène de succion, dans la coque d’un autre navire, plus imposant. J’aurais pu tout d’abord, en découvrant une scène aussi stupéfiante, aussi singulière, rester frappé de stupeur et d’étonnement. En fait, je fus surtout saisi d’une immense panique, car il y avait dans l’apparence de ce navire, et dans sa coque incrustée d’algues et de mollusques, un je-ne-sais-quoi de sinistre, qui me glaça d’effroi.
— Ohé, du bateau ! Quelqu’un pourrait-il me lancer une corde ? appelai-je malgré tout.
Mais seul un silence lourd comme le plomb me répondit. Je réalisai alors que l’océan avait noirci et s’était tu. Même les vagues paraissaient être devenues sombres et muettes, réduites à de simples ondulations à la surface de cette mer d’encre. Alors, je pris mon courage à deux mains et entamai une périlleuse ascension de la coque au moyen des mollusques et des algues qui, par bonheur, offraient des prises suffisamment arrimées pour supporter mon poids.
Lorsque j’arrivai enfin sur le pont, je ne découvris qu’un spectacle d’horreur inqualifiable. Jamais je ne pourrais décrire comme je la ressentis, cette hideur innommable qui baignait dans le silence absolu d’une putréfaction avancée. Il n’y avait là rien à écouter, excepté la quiétude d’un bâtiment mort depuis des lustres.
Les cadavres de l’équipage pourrissaient depuis si longtemps à l’air libre que le plancher du pont avait commencé à les avaler et que du sel avait formé des croûtes blanchâtres en divers endroits de leur anatomie.
La peur que fit naître en moi ce tableau digne de Goya m’oppressa tant que j’en eus la nausée.
Et cette odeur… Bon Dieu, cette odeur !
Je me rattrapai de justesse au bastingage pour ne pas basculer par-dessus bord. Dans ma maladresse, je bousculai le corps d’un marin. Ses mains étaient étrangement accrochées au garde-fou ; elles se brisèrent sous l’effet du choc, comme si elles avaient été gelées. Le pauvre garçon était jeune, le teint mat, très beau. Un Italien, ou un Grec, probablement. Sur sa joue gauche, un mot avait été gravé à même la chair, probablement au moyen d’une pointe de couteau ou d’une griffe, impossible à préciser sans examen supplémentaire : JONES. Son nom, peut-être…
Un soudain tremblement secoua alors le bâtiment, m’obligeant à m’accrocher de nouveau au bastingage. Du coin de l’œil, je vis un étrange objet rouler hors de la poche du malheureux « Jones », tandis que celui-ci glissait du pont et chutait dans la mer : il s’agissait d’un étrange morceau d’ivoire gravé, représentant le visage d’une créature tentaculaire couronnée d’algues. Cet objet me sembla ancien et d’une grande valeur artistique, raison pour laquelle je me l’appropriai. Comment cette tête sculptée avait-elle pu devenir la propriété d’un homme d’équipage, personne ne le saura jamais.
Tandis que le cadavre glissait par-dessus bord, deux incidents se produisirent, semant le trouble dans mon esprit. Comme le corps plongeait, les yeux du mort, fermés jusque-là, s’écarquillèrent. Je sursautai, persuadé qu’il me regardait ironiquement. Puis, après s’être un moment enfoncé dans l’eau noire, il me sembla que le marin se redressa, étira ses membres et s’éloigna rapidement vers le sud en nageant sous l’eau. Je mis cette hallucination sur le compte de la fatigue, de la soif et de la malnutrition.
Le soleil étincelait du haut d’un ciel sans nuages qui me sembla devenu gris, comme s’il eut reflété la mare d’encre qui s’étalait sous mes pieds. Ce n’était donc pas la nuit qui avait assombri l’océan. Je caressai alors l’idée de rejoindre mon embarcation et de mettre les voiles – façon de parler –, mais il m’apparut très vite que je ne possédais toujours aucune destination. L’unique choix qui s’offrait à moi était simple : demeurer à bord de ce vaisseau fantôme ou retourner me perdre, seul, sur mon mètre carré de planches mal agencées.
Alors, je décidai de rester. Il était hors de question que je m’éloigne de mon unique planche de salut, à savoir mon embarcation à demi-enfoncée dans la coque moisie. Je n’avais guère l’intention de m’aventurer dans les cales de ce navire en perdition ; c’est pourquoi, plusieurs heures durant, je restai assis à réfléchir à l’ombre du grand mat qui, dressé vers le ciel à la façon d’un gigantesque doigt d’honneur, me protégeait légèrement du soleil plombé.
À mesure que le jour avançait, le plancher se fit moins humide. Il semblait sécher et durcir. C’est pourquoi je commençai à pondérer les risques d’une escapade dans les entrailles du navire. Après tout, j’y trouverais peut-être une planche de salut. Qu’avais-je à y perdre ? Pas grand-chose. D’autant moins que la mer d’encre commençait à s’agiter. Une tempête se préparait. Je me mis donc en quête d’un abri pour passer la nuit.
L’odeur de décomposition demeurait pestilentielle, mais j’étais si préoccupé par mon propre salut qu’elle ne me gêna pas outre mesure. Rassemblant tout mon courage, je m’enfonçai dans la pénombre rancie des ponts inférieurs du bâtiment.
*
Les marches pourries craquaient sous mon poids et, pour être honnête, je m’attendais à tout moment à passer au travers, raison pour laquelle je m’accrochais de toutes mes forces à la rampe. Mais elles tinrent bon.
Les cales ne recelaient guère d’objets notables, hormis quelques tonneaux remplis de crabes, des bouteilles d’alcool incrustées de coquillages, ainsi que du matériel de plongée datant du siècle dernier. Je décidai donc de remonter sur le pont, un peu désappointé, mais il apparut que je n’étais qu’au début de mes surprises, car quand je regagnai l’escalier menant à l’air libre, je constatai… (Dieu m’est témoin que je ne mens pas) je constatai que le bateau avait PLONGÉ ! Il évoluait à présent sous l’eau à la façon d’un sous-marin et, par une incroyable distorsion des lois élémentaires de la nature, l’eau de mer se tenait à distance de la trappe permettant d’accéder aux cales. Une membrane translucide (je ne dispose d’aucun autre mot pour décrire ce phénomène) empêchait l’océan d’envahir l’intérieur du navire et, par la même occasion, de me noyer. En revanche, je ne pouvais plus rejoindre le pont sous peine de mort par noyade, par hypothermie ou par compression.
Je me retrouvais tout bonnement prisonnier.
Tandis que je regardais le soleil filtrer à travers la surface lointaine, un banc compact de poissons me survola. Je me demandai alors combien de temps allaient durer mes réserves d’air. Du reste, pour autant que je puisse en juger, je ne m’enfonçai pas profondément dans les profondeurs de la mer. Le bateau évoluait à bonne distance de la surface, mais pas suffisamment loin pour me plonger dans le noir total.
À mesure que le temps passait, j’estimai que nous dérivions vers le sud et que nous nous enfoncions de plus en plus profondément, tandis que mon esprit, troublé par l’approche de ma mort inéluctable et par la singularité de ma situation, se perdait dans des considérations sans intérêt. Des heures durant, je fixai la figurine d’ivoire que j’avais récupéré sur le corps de « Jones », et délirai sur les civilisations oubliées et englouties par les eaux.
Une journée s’écoula ainsi, puis deux, puis quatre ou cinq, je ne saurais le dire. J’avais trouvé une barrique d’eau douce qui me permettait d’étancher ma soif ; quant à ma faim… disons simplement que j’ai mangé suffisamment d’algues pour le restant de mes jours.
Aux environs du 27 août, j’aperçus le fond marin. Il s’agissait d’une plaine ondulante jonchée de crustacés et de coquillages. On y trouvait aussi quantité d’objets recouverts d’herbes et incrustés de nacre, et qui, selon moi, étaient des épaves antiques gisant dans leur tombe. Je fus cependant surpris par un pic de matière solide qui s’élevait au-dessus du lit de l’océan de plus de quatre pieds, avec des côtés plats et des surfaces lisses qui formaient, en se rencontrant, des angles très obtus. Je pensai tout d’abord que ce pic était une simple protubérance, mais mes yeux semblèrent y voir des signes gravés. Sur le moment, je me crus victime de paréidolie ; en d’autres termes, mon esprit voyait ce qu’il avait envie de voir. C’est comme discerner des visages dans les nuages.
Pourtant, au bout d’un moment, je me mis à trembler en détournant le regard de ce paysage sous-marin. Pour me justifier, je me convainquis que la vastitude des grands espaces, l’obscurité, l’éloignement et le mystère de ces abîmes océaniques m’avaient mené au bout de mes forces et que j’avais besoin de repos. J’étais fatigué, physiquement et moralement, c’était un fait. Je n’avais aucune idée de la profondeur à laquelle je me trouvais, mais je devais l’avoir surestimée, car je pouvais observer le plancher océanique sans avoir recours à des projecteurs – du matériel électrique que je n’avais de toute façon pas sous la main.
C’est ainsi que je remarquai qu’au loin le fond marin s’inclinait en pente raide, et qu’il était jalonné à intervalles réguliers de nombreux blocs de pierre, qui semblaient disposés de manière à former un tracé bien précis. Je ne suis pas d’un naturel émotif, mais mon étonnement fut grand devant cette fresque du fond des océans. Un grand nombre d’édifices, à différents stades de conservation, et dont la plupart étaient en ruine, s’étendait devant moi. Leur architecture, qui ne relevait d’aucun style précis, était admirable.
Le plan général de ce paysage était, en réalité, celui d’une grande ville platée au cœur d’une étroite vallée avec de nombreux temples isolés et des villas sur les pentes. Les colonnes et les toits s’étaient effondrés, mais l’ensemble n’en gardait pas moins un air de splendeur ancienne, immémoriale, que rien ne pouvait effacer.
Confronté avec l’Atlantide, que jusque-là j’avais tenue pour mythe, je devins le plus audacieux des explorateurs. Au fond de cette vallée, une rivière avait coulé autrefois. Car je distinguais, dans ces ruines, les restes de ponts, de terrasses et de quais, naguère, sans doute, gais et verdoyants. Dans mon enthousiasme, je devins presque idiot et sentimental, aussi je mis longtemps à m’apercevoir que mon bateau se posait lentement au milieu de la cité engloutie, comme un avion sur la terre ferme.
Deux heures après, mon navire transformé en submersible reposait sur une vaste place pavée, à proximité de la muraille rocheuse de la vallée. D’un côté je pouvais admirer la ville entière, descendant de la place vers le lit d’une ancienne rivière. De l’autre côté, tout près de moi, se trouvait la façade, richement ornée, parfaitement conservée, d’une grande bâtisse, très certainement un temple, taillée dans le roc. Je ne puis faire que des suppositions sur ce bâtiment cyclopéen. La façade gigantesque semblait recouvrir une vaste galerie, car ses fenêtres étaient larges et nombreuses. Au centre s’ouvrait une grande porte, à laquelle on accédait par un escalier impressionnant, entouré d’exquis bas-reliefs représentant des bacchanales. Il y avait aussi de grandes colonnes et des frises décorées de sculptures d’une indéniable beauté.
Une indéniable impression d’ancienneté se dégageait de tout cela. Tout ce qui s’étendait sous mes yeux était de la même pierre que la colline ; celle-ci avait dû servir de carrière. Après des milliers d’années, tout cela restait intact, inviolé dans la nuit infinie du gouffre marin.
C’est alors que je remarquai que mon bateau lui-même luisait doucement, et que c’était grâce à lui que je pouvais contempler cet incroyable spectacle.
Je ne saurais dire combien d’heures j’ai passé devant cette admirable cité, ses maisons, ses ponts, sa beauté et son mystère. Je savais que ma fin était proche, mais la curiosité me dévorait. Quelques nouveaux détails m’apparurent, mais il m’était impossible de voir au-delà de la porte entrouverte du temple. Malgré ma fin que je sentais toute proche – comment en aurait-il pu être autrement ? – je brûlais d’envie de me lancer dans l’exploration de cette antique cité. Une pensée me revenait constamment à l’esprit : je me devais d’être le premier homme à fouler ces chemins millénaires et oubliés.
Je me précipitai donc à l’endroit où gisait le matériel datant du siècle dernier et dégageai un scaphandre de plongée profonde, une lampe portative, ainsi qu’un générateur d’oxygène manuel miraculeusement en état de fonctionner. Je parvins à enfiler seul la lourde tenue, puis, sans m’accorder un instant de répit, j’effectuai ma première sortie.
*
Je me ménageai, non sans peine, un chemin qui me mena au lit de la rivière. Il n’y avait là aucun squelette, et pas la moindre trace de restes humains. Mais je ramassai quantité de statuettes et de pièces d’or frappées à l’effigie d’un être à la tête tentaculaire. Celles-ci semblaient provenir d’époques et de civilisations différentes. Certaines étaient plus corrodées que d’autres ; les styles artistiques, quoique représentant la même idole, s’avéraient fondamentalement différents ; et les quelques bribes d’écriture que je pus observer employaient des alphabets ne présentant aucune racine commune.
Par bonheur, je pus en déchiffrer une gravée en latin : Gloria aeterna Dav’aï Jo’nns. Gloire à l’éternel Dav’aï Jo’nns.
Dav’aï Jo’nns… Où avais-je déjà entendu ce nom, outre l’amusante coïncidence sonore qui voulait que ce soit le nom du cadavre « Jones » ?
Coïncidence ? Je n’en étais pas certain.
Dav’aï Jo’nns. Davy Jones. J’avais toujours cru que ce nom n’était qu’une désignation censée représenter le démon de l’océan. Se pouvait-il que j’aie, par mégarde, découvert son repère sous-marin ?
Je retournai à mon bateau, sans pousser plus loin mes investigations, lorsque ma torche faiblit, mais bien décidé à visiter le temple le lendemain.
C’est alors que je pus lire sur la poupe du navire son nom qui luisait dans la pénombre océanique : Mary Celeste.
Cette nuit, je n’ai pu fermer l’œil avant un certain temps, et je me dois d’être prudent en rédigeant ces notes, car je suis très ébranlé, et désormais les hallucinations se mêlent aux faits réels. Psychologiquement, mon cas est très intéressant, et je regrette de ne pouvoir être examiné par un spécialiste compétent en la matière. Car depuis que mes yeux se sont ouverts ce matin – je continue à parler de cycle jour-nuit pour me donner des repères, car il est évident que j’avais perdu la notion du temps depuis bien longtemps dans cette nuit éternelle –, depuis ce matin, donc, j’éprouve un puissant désir d’aller visiter le temple. Ce désir ne cesse de croître, bien que, automatiquement, je lui résiste en lui opposant ma peur de ce monde inconnu.
Puis est survenue une impression de lumière dans les ténèbres aquatiques, et depuis il me semble apercevoir une sorte de lueur phosphorescente par le hublot qui donne sur le temple. Cela excite ma curiosité, car je sais qu’il n’existe aucun organisme sous-marin capable d’émettre une telle luminosité. À cela s’ajoute depuis quelques minutes un second phénomène, si étrange qu’il achève de me faire douter de tous mes sens. Il s’agit cette fois d’une illusion auditive. Des sonorités rythmées, mélodieuses, comme si un chant parvenait jusqu’à moi à travers la coque de la Mary Celeste. Convaincu que mes sens sont abusés, j’ai absorbé une forte dose de rhum, lequel semble dissiper ces perceptions auditives.
La phosphorescence, en revanche, persiste, et j’ai compris qu’elle est donc soit réelle, soit l’effet d’une hallucination si forte que je ne peux la chasser.
En vérité, ce que je vois n’est pas particulièrement spectaculaire, ni grotesque ni terrifiant, et pourtant cela me fait perdre le reste de confiance que j’ai en ma raison : la porte et les fenêtres du temple sous-marin construit à même la colline rocheuse rayonnent d’une lumière intermittente, comme si, à l’intérieur, une flamme puissante brûle devant un autel.
Mais en fixant cette porte, ces fenêtres, je deviens la proie de visions si extravagantes que je ne puis même en proposer un récit logique. Il me semble, par exemple, distinguer des objets à l’intérieur du temple. Des objets à la fois mouvants et immobiles. Il me semble entendre à nouveau les refrains étranges qui me sont déjà parvenus, et qui, par instants, ressemblent à ces chants de marins que l’on entonne une fois ivre dans les tavernes.
Le reste est très simple à comprendre. Mon impulsion à visiter le temple est devenue une irrésistible attirance à laquelle je ne puis m’opposer plus longtemps. Ma volonté a perdu le contrôle de mes actes. J’ai revêtu mon scaphandre. Je m’apprête à confier ce manuscrit à une bouteille, dans l’espoir qu’un jour il parviendra au monde et que quelqu’un réussisse à percer le mystère de cet endroit que, faute de mieux, je vais nommer le temple de Davy Jones.
Je n’éprouve aucune crainte. Je vais mourir calmement, comme un fier navigateur, dans les profondeurs noires et oubliées. Le rire démoniaque que j’entends provient de mon esprit épuisé.
Aussi, abandonnant toute résistance, j’ajuste avec soin mon scaphandre et m’apprête à marcher hardiment vers ce sanctuaire primitif où semblent rassemblés les esprits d’innombrables marins morts en mer.
